Nouchi à l’école : quand la langue de la rue prend-elle trop de place ?
Le nouchi fait partie du paysage culturel ivoirien. Mais lorsque le langage de la rue devient difficile à distinguer du français scolaire, l’école doit-elle s’en préoccuper ?
Il suffit parfois de rester quelques minutes dans la cour d’un établissement scolaire ivoirien pour constater à quel point le nouchi occupe une place importante dans les échanges entre élèves. Dans les cours de récréation, dans les discussions entre camarades, sur les réseaux sociaux et dans les conversations quotidiennes, les expressions nouchi se sont installées avec une remarquable facilité.

Faut-il pour autant déclarer la guerre au nouchi ? Certainement pas. Le nouchi appartient désormais au paysage linguistique et culturel ivoirien. Mais une autre question mérite d’être posée : que se passe-t-il lorsque l’élève ne maîtrise plus suffisamment le registre de langue attendu à l’école ?
Le problème n’est pas de parler nouchi
Un élève peut parler nouchi avec ses amis et parfaitement rédiger une dissertation en français correct. Il peut passer d’un registre à l’autre selon son interlocuteur et selon la situation. C’est précisément cette capacité qui devrait être recherchée.
Le problème commence lorsque le langage familier devient le seul registre réellement maîtrisé. Lorsque l’élève éprouve des difficultés à construire une phrase correctement, à conjuguer un verbe, à employer un vocabulaire précis ou à organiser une pensée écrite, ce n’est plus simplement une question de préférence linguistique. C’est une question de maîtrise de la langue d’enseignement.
Quand le langage de la rue entre dans les copies
Une expression employée naturellement entre amis peut devenir inappropriée dans une dissertation. Une construction utilisée dans une conversation peut être incorrecte dans une lettre administrative. Un vocabulaire efficace dans une conversation de quartier ne suffit pas nécessairement à expliquer une notion de philosophie, à développer une argumentation historique ou à rédiger un rapport scientifique.
L’élève doit donc apprendre une chose essentielle : on ne parle pas de la même manière dans toutes les situations. La maîtrise des registres de langue ne signifie pas renier le nouchi, le français ivoirien ou les langues nationales. Elle signifie savoir choisir le langage adapté à la situation.
Une difficulté que le nouchi ne peut pas expliquer à lui seul
Il serait toutefois trop facile de rendre le nouchi responsable de toutes les difficultés linguistiques des élèves. Les problèmes de maîtrise du français à l’école ont des causes multiples : qualité de l’enseignement, habitudes de lecture, environnement familial, accès aux livres, formation des enseignants et temps consacré à l’expression écrite.
Des travaux universitaires consacrés au nouchi à l’école soulignent néanmoins que sa présence dans les échanges entre élèves et la difficulté, pour certains apprenants, à distinguer ce parler du français scolaire peuvent favoriser des interférences dans les productions scolaires. Une étude sur la langue d’enseignement en Côte d’Ivoire rappelle par ailleurs que tous les apprenants ne développent pas une compétence suffisante en français, alors même que cette langue demeure celle de l’enseignement.
La cour de récréation n’est pas une salle de classe
Il faut également éviter une confusion. La cour de récréation est un espace de détente. L’élève doit pouvoir y discuter avec ses amis et utiliser le langage de son groupe social. Vouloir imposer partout le français académique serait irréaliste.
La question est plutôt de savoir si l’école apprend suffisamment aux jeunes à changer de registre lorsqu’ils quittent la cour pour entrer en classe. Un élève devrait comprendre que le langage de la récréation appartient à un contexte et que celui de la dissertation en appartient à un autre.
Et si l’école faisait du nouchi un objet d’étude ?
Plutôt que de simplement condamner le nouchi, pourquoi ne pas l’utiliser comme point de départ pour enseigner la langue ? Un enseignant pourrait présenter une expression familière et demander aux élèves de la reformuler dans un français courant, puis dans un français soutenu. On pourrait comparer un dialogue familier avec un texte littéraire et analyser les différences de vocabulaire, de syntaxe et de registre.
L’élève découvrirait alors que connaître plusieurs façons de s’exprimer constitue une richesse. La maîtrise du français ne devrait pas être présentée comme une négation de l’identité ivoirienne, mais comme une compétence supplémentaire.
Le véritable enjeu : donner envie de bien parler et de bien écrire
La meilleure réponse au problème n’est peut-être pas l’interdiction, mais la pratique : lire davantage, écrire régulièrement, organiser des concours d’éloquence, faire vivre les bibliothèques scolaires, multiplier les ateliers d’écriture et encourager les clubs de lecture.
La lecture élargit le vocabulaire. L’écriture discipline la pensée. La prise de parole apprend à organiser un raisonnement. Et l’élève comprend progressivement qu’il possède plusieurs outils linguistiques et qu’il doit savoir choisir le bon.
Ne combattons pas le nouchi, dépassons le problème
Le nouchi n’est probablement pas près de disparaître de la société ivoirienne. Et ce n’est peut-être même pas souhaitable. Une langue ou un parler qui évolue avec la jeunesse et pénètre la musique, la littérature, les médias et la culture populaire témoigne aussi de la vitalité d’une société.
Mais l’école a une responsabilité particulière : elle doit donner à chaque enfant les moyens de maîtriser la langue nécessaire à son parcours scolaire et professionnel.
Le jeune Ivoirien de demain doit pouvoir parler nouchi avec ses amis s’il le souhaite, parler français dans une situation académique, valoriser une langue ivoirienne dans son environnement familial et comprendre qu’aucune de ces pratiques ne l’oblige à abandonner les autres.
Le véritable danger n’est donc pas que nos enfants parlent nouchi. Le véritable danger serait qu’ils ne sachent plus quand et comment parler autrement.
Une jeunesse qui maîtrise plusieurs registres de langue n’est pas une jeunesse qui renie sa culture. C’est une jeunesse qui possède davantage de liberté pour s’exprimer, apprendre et construire son avenir.
Sources et repères
UNESCO-IIPE, Côte d’Ivoire : éléments factuels pour orienter la planification sectorielle. Analyse du secteur de l’éducation (2024) ; Konan Stanislas Kouassi, étude sur les impacts du maintien du français comme langue d’enseignement en Côte d’Ivoire ; travaux universitaires sur la présence du nouchi à l’école et ses interactions avec le français scolaire.
Cette Libre Opinion exprime une position éditoriale de LISONS.CI. Elle ne prétend pas établir un lien causal exclusif entre l’usage du nouchi et les difficultés scolaires en français.





