Côte d’Ivoire : le pays du livre doit encore devenir un pays de lecteurs
Il faut parfois regarder un pays de l’extérieur pour mieux mesurer ce qu’il accomplit, mais aussi pour discerner ce qui lui reste à accomplir. La Côte d’Ivoire donne aujourd’hui l’image d’un pays qui...
Il faut parfois regarder un pays de l’extérieur pour mieux mesurer ce qu’il accomplit, mais aussi pour discerner ce qui lui reste à accomplir.
La Côte d’Ivoire donne aujourd’hui l’image d’un pays qui a compris l’importance stratégique du livre. Elle possède des écrivains reconnus, des maisons d’édition, des librairies, des bibliothèques, des prix littéraires, des manifestations professionnelles et un Salon international du livre qui a acquis une dimension considérable.
Le paradoxe ivoirien
Le Salon international du livre d’Abidjan (SILA) en constitue l’une des manifestations les plus visibles. Son édition 2026, organisée autour du thème « Lire pour bâtir », a réuni 125 exposants et enregistré, selon le bilan communiqué à sa clôture, 200 000 visiteurs et 60 000 livres vendus, pour un chiffre d’affaires annoncé de 200 millions de francs CFA. Fraternité Matin rapporte également que l’édition précédente avait attiré 117 000 participants.
Ces chiffres sont importants. Ils témoignent d’une véritable vitalité.
Mais ils ne doivent pas nous dispenser de poser une question plus exigeante :
La Côte d’Ivoire est-elle devenue un pays de lecteurs ?
À cette question, mon regard est plus nuancé.
Le livre progresse, mais les pratiques de lecture interrogent
Le paradoxe est frappant. D’un côté, le pays investit dans la promotion du livre. Le Gouvernement présente le SILA comme un rendez-vous majeur de la littérature et de l’édition en Côte d’Ivoire et dans la sous-région. Le ministère de la Culture affirme également faire de la promotion du livre et de la lecture un axe important de son action.
De l’autre, les statistiques officielles du Ministère de la Culture consacrées aux bibliothèques et aux centres de lecture invitent à davantage de prudence.
Entre 2023 et 2024, le nombre d’abonnés aux bibliothèques et centres de lecture recensés est passé de 10 907 à 17 648, soit une progression de 62 %.
Cette donnée pourrait, à première vue, sembler extrêmement encourageante.
Mais, dans le même temps, le nombre de fréquentations des bibliothèques et centres de lecture est passé de 25 544 à 15 954, soit une baisse de 38 %. Les consultations ont diminué de 23 %, passant de 122 878 à 94 632, tandis que les prêts de livres ont reculé de 36 %, de 59 161 à 37 694.
Il faut naturellement interpréter ces chiffres avec précaution : ils ne décrivent pas à eux seuls l’ensemble des pratiques de lecture des Ivoiriens et ne sauraient mesurer la lecture numérique, les achats en librairie, les bibliothèques privées ou toutes les initiatives associatives.
Ils révèlent néanmoins une tension que nous ne devrions pas esquiver.
S’inscrire dans une bibliothèque ne signifie pas nécessairement la fréquenter. Et fréquenter une bibliothèque ne signifie pas nécessairement y lire régulièrement.
C’est probablement là que se situe l’un des grands défis du livre ivoirien.
Le véritable enjeu n’est plus seulement de produire des livres
La Côte d’Ivoire a besoin d’auteurs. Elle a besoin d’éditeurs. Elle a besoin de libraires. Elle a besoin de salons et de prix littéraires.
Mais elle a surtout besoin de lecteurs.
Cette distinction est fondamentale.
Un secteur éditorial peut progresser sans que la pratique de lecture progresse au même rythme. Un salon peut attirer des dizaines de milliers de visiteurs sans que tous ces visiteurs deviennent des lecteurs réguliers. Une bibliothèque peut compter davantage d’inscrits sans que ses rayonnages soient davantage consultés.
La question centrale n’est donc plus simplement : combien de livres produisons-nous ?
Elle devrait être : combien de personnes lisent régulièrement, pourquoi lisent-elles, quels livres peuvent-elles acheter ou emprunter, et comment leur donner envie de continuer à lire ?
Le livre doit sortir de l’événementiel
Le SILA est une réussite. Il serait injuste de le nier.
Mais cinq jours de fête autour du livre ne peuvent, à eux seuls, créer une culture nationale de la lecture.
Le véritable test commence lorsque les stands démontent leurs enseignes et que les visiteurs rentrent chez eux.
Le livre doit alors retrouver sa place dans les écoles, les universités, les familles, les bibliothèques, les librairies et les lieux de vie.
C’est pourquoi les initiatives qui rapprochent concrètement les ouvrages des populations méritent une attention particulière.
Le 1er octobre 2026, l’Agence Ivoirienne de Presse rapportait ainsi une opération portant sur la distribution de 23 773 ouvrages dans 30 localités, au bénéfice de 107 établissements scolaires, mais également de bibliothèques municipales, d’universités et de salles de lecture en milieu hospitalier.
Voilà le type d’action qui permet de déplacer le débat : il ne s’agit plus seulement de célébrer le livre, mais de le faire circuler.
Et faire circuler le livre est probablement l’une des conditions premières pour faire circuler les idées.
Une puissance littéraire ne se mesure pas uniquement à ses salons
La Côte d’Ivoire possède un potentiel considérable.
Elle dispose d’un bassin démographique important, d’une capitale économique particulièrement dynamique, d’une tradition intellectuelle ancienne et d’un secteur culturel qui cherche désormais à mieux se structurer.
L’UNESCO décrit d’ailleurs le SILA comme un événement annuel destiné à promouvoir la littérature, la lecture et l’édition en Côte d’Ivoire et dans la sous-région, réunissant auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, enseignants et lecteurs.
L’ambition peut donc être plus grande.
La Côte d’Ivoire pourrait devenir non seulement un pays qui accueille les grands rendez-vous du livre, mais un pays qui fait naître des habitudes de lecture.
Cela suppose de considérer le livre comme autre chose qu’un produit culturel ou qu’un objet scolaire.
Le livre est une infrastructure intellectuelle.
Une société qui lit développe sa capacité à comprendre, à comparer, à argumenter, à imaginer et parfois à contester intelligemment.
Le prochain grand chantier : créer l’habitude de lire
Il serait donc temps de déplacer légèrement le centre de gravité de la politique du livre.
Après avoir travaillé à rendre le livre visible, il faut travailler à le rendre quotidien.
Après avoir construit des événements, il faut consolider des habitudes.
Après avoir attiré le public dans les salons, il faut faire entrer les lecteurs dans les bibliothèques.
Après avoir encouragé les jeunes à acheter ou à recevoir des livres, il faut leur donner le goût de les ouvrir, de les terminer et d’en discuter.
Et surtout, il faut cesser d’opposer systématiquement lecture scolaire et lecture-plaisir.
Un adolescent qui découvre la littérature par un roman graphique, un récit africain contemporain, une bande dessinée, un roman policier ou un livre de science n’est pas un lecteur « moins sérieux ». Il est simplement en train de construire son rapport personnel au livre.
La politique de lecture doit partir de cette réalité.
Notre conviction
Depuis l’extérieur, ce qui frappe dans le paysage ivoirien du livre n’est donc pas l’absence de potentiel.
C’est au contraire l’écart entre un potentiel remarquable et une pratique de lecture qui doit encore gagner en profondeur et en régularité.
La Côte d’Ivoire a déjà beaucoup fait pour que le livre soit visible.
Le prochain défi est de faire en sorte qu’il soit présent dans la vie quotidienne.
Le pays n’a pas besoin de choisir entre auteurs et lecteurs, entre éditeurs et bibliothèques, entre salons et écoles. Il doit construire un véritable écosystème dans lequel chacun nourrit l’autre.
Car, au fond, une nation littéraire ne se reconnaît pas seulement au nombre de ses écrivains, à la renommée de ses prix ou à l’affluence de ses salons.
Elle se reconnaît au nombre de ses citoyens qui, régulièrement, prennent le temps de lire.
C’est à cette condition que le très beau mot d’ordre « Lire pour bâtir » cessera d’être seulement le thème d’un salon pour devenir une véritable ambition nationale.
Sources vérifiables
- Ministère de la Culture et de la Francophonie de Côte d’Ivoire — Annuaire des statistiques culturelles 2024, données sur les bibliothèques et centres de lecture.
- Agence Ivoirienne de Presse (AIP) — distribution de 23 773 ouvrages dans 30 localités, 1er octobre 2026.
- Portail officiel du Gouvernement de Côte d’Ivoire — ouverture du SILA 2026.
- Ministère de la Culture et de la Francophonie — bilan du SILA 2026.
- Fraternité Matin — bilan chiffré du SILA 2026.
- UNESCO — Policy Monitoring Platform, présentation du SILA et de son rôle dans la promotion du livre et de la lecture.
Position éditoriale : LISONS.CI — Libre Opinion. Les opinions exprimées dans cette tribune relèvent de la rédaction et ne constituent pas une prise de position officielle des institutions citées.






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